Nourri par l’observation des contradictions sociales de la société de son temps, Pierre Leroux développe, surtout à partir de la monarchie de Juillet, une pensée philosophique fondée sur l’idéal d’émancipation de l’humanité par la réalisation de l’égalité, dépassant les oppositions politiques, sociales et religieuses.
Pierre Leroux entretient une relation amicale avec George Sand depuis 1835. Exilé à Londres après le coup d’État du 2 décembre 1851, il écrit à George Sand en lui confiant ses malheurs. Sa misère matérielle, qu’il décrit comme « l’esclavage le plus dur », l’empêche de développer pleinement les idées philosophiques qu’il croit essentielles pour l’avenir de l’humanité. Il encourage néanmoins à garder espoir.
Chère amie, la personne qui vous remettra ce mot n’a pas pour vous de l’admiration, mais quelque chose de plus senti, qu’on pourrait appeler de la dévotion. Louis Blanc, qui lui donne aussi une lettre d’introduction près de vous, pourra vous dire la même chose. Elle va à Nohant en pèlerinage : elle ne peut manquer d’être reçue amicalement, même par une divinité qui n’aime ni les louanges ni l’idolâtrie. Vous aurez par elle des nouvelles de quelques-uns de vos amis. De moi, que vous dira-t-elle ? Je suis triste au-delà du possible ; ce qui ne veut pas dire que je n’oppose pas du courage à tous les coups qui me frappent. J’ai ma femme constamment malade, un de mes enfants tout près du tombeau, et je suis dans l’esclavage le plus dur que puisse engendrer la misère. Je pense quelquefois à Saint-Simon buvant de l’eau et mangeant du pain sec en s’occupant de conjurer les maux affreux qui pesaient sur l’humanité vers 1812 ; s’il avait eu une femme et des petits enfants, et encore une foule d’êtres souffrants liés par le sang à sa destinée, sa condition eût été plus dure. Un autre supplice, c’est de voir passer les jours sans pouvoir élaborer des idées qu’on croit utiles à l’humanité. Voilà huit mois que je gagne mon pain en donnant des leçons de français à des courtauds de boutique, dont le but, en apprenant notre langue, est de gagner de l’argent, ou à des dandys qui veulent voyager en France pour leur plaisir. N’est-ce pas le cas de dire : Ô vieillesse ennemie ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie. Mais cette misérable ressource même me manque, et ce n’est plus à donner des leçons, mais à en chercher vainement que le temps se passe. Cependant le crime triomphe, et l’ignorance ne se dissipe pas. Je deviens vieux, et pourtant je ne voudrais pas mourir sans avoir produit quelques idées de premier ordre, que je sens vibrer dans mon cœur et dans ma tête. Je suis sûr que j’ai la vérité ; je n’en ai émis encore qu’une partie, et je suis là désespéré, contemplant cette richesse véritable que je voudrais conquérir au profit de tous, et dont je vois que tous ont si grand besoin. Vous me direz que c’est le sort de tous les Prométhées enchaînés sur le rocher. N’en parlons plus ! Vous êtes aussi comme moi, vous ; et si vous avez quelque sérénité, c’est à force de grandeur d’âme. Je vous avais bien prédit ce qui est arrivé. Je suis un de ceux, bien rares, que le spectacle actuel du monde n’étonne pas. Il faut cette grande dissolution et ce déluge ; il faut le martyre des bons et le triomphe des méchants. Nous ne sommes encore qu’au début de cette période. Il faut ceindre nos reins, comme disent les vieux livres. Je pense quelquefois à ceux que nous avons aimés ensemble, et qui déjà ne sont plus : la mort leur a été secourable. Et pourtant une invincible voix me répète, du fond de mon cœur, cette parole du prophète, qui est, selon moi, la plus admirable prière : Non mortui laudabunt te, Domine, neque omnes qui descendunt in infernum, sed qui vivent. Quoique vous ne soyez pas comme Beranger qui fait semblant de ne pas entendre un mot de latin, je vous traduirai cela en vous disant que c’est une exhortation à supporter la vie pour glorifier Dieu et tout ce qui vient de lui, c’est-à-dire la vérité, la lumière et la vie.
À Dieu, chère amie ; aimez-moi toujours. Je promets moi de vous aimer toujours, et il me serait bien impossible de faire autrement.
Pierre Leroux
Londres, le 20 août 1852.
La citation correcte est : « Non mortui laudabunt te, Domine ; neque omnes qui descendunt in infernum. Sed nos qui vivimus, benedicimus Domino, ex hoc nunc, et usque in sæculum » (Psaume 113B, 17-18).
Probablement Pierre-Jean de Béranger.