La Réforme, quotidien fondé par Alexandre Ledru-Rollin le 29 juillet 1843, défend une république sociale. Collaborent à ce journal des figures comme Étienne Arago, Godefroy Cavaignac, Louis Blanc, Pierre Leroux, Victor Schœlcher ou encore Lamennais, unies par la conviction que la réforme politique doit être sociale. Alors qu’après la manifestation du 13 juin 1849, Ledru-Rollin est en exil à Londres, et que des lois votées pendant l’été restreignent les libertés de la presse, le journal cesse de paraître en janvier 1850.
Le 4 novembre 1844, George Sand relaie un appel lancé par Ledru-Rollin en une du journal du 2 novembre : « Travailleurs, faites des pétitions ! » Autrement dit, selon elle : « Aidez et encouragez ceux des travailleurs qui n’y songeraient pas assez à faire une vaste et noble pétition pour exposer leurs maux et en demander la fin ! »
Ledru-Rollin, déjà intervenu à la Chambre à la fin de la dernière session pour dénoncer l’injustice sociale, voit dans la pétition un outil démocratique essentiel : « La pétition, c’est la presse des masses, c’est la voix de l’ensemble. […] La pétition, c’est bien mieux que l’expression individuelle d’une opinion, […] c’est tout le monde, l’œuvre comme le droit de tout le monde ; c’est une édition des pensées publiques qui n’a besoin ni d’abonnés, ni d’actionnaires […]. »
Dans son édition du 8 novembre, La Réforme publie la pétition qu’elle estime « la moins exclusive » de celle qui lui ont été adressées et invite tous les citoyens à la signer :
À MM. les Membres de la Chambre des Députés.
Messieurs,
Le malaise des classes ouvrières n’est que trop établi par les troubles qui éclatent périodiquement sur tous les points de la France.
Maîtres et ouvriers, tous voient leurs intérêts compromis par une concurrence déplorable.
Cet état ne saurait se prolonger plus longtemps sans ruine pour le pays.
Nous invoquons votre initiative. Nous attendons de vous que vous mettiez le gouvernement en demeure de s’occuper du sort des travailleurs, après avoir constaté, PAR UNE ENQUÊTE, les causes et l’étendue de leurs souffrances.
Cette lettre est la réponse de George Sand, publiée dans La Réforme, le 10 décembre 1844.
L’Éclaireur de l’Indre, 9 novembre 1844, p. 2.
On vous écrit de mon village :
« Dites, dites hardiment à ceux qui ne veulent pas comprendre la pétition et qui s’en effrayent, que là où on la présentera avec bonne foi, zèle et simplicité, elle sera accueillie et signée. Chez nous, les pauvres paysans n’ont pas besoin qu’on entortille l’explication. C’est là une bonne chose, disent-ils, et si nous savions signer, nous signerions avec notre sang. Quelques riches laboureurs nous ont dit avec un scrupule naïf et respectable : « Nous ne sommes pas des plus malheureux, est-ce que nous n’aurions pas l’air, en signant, de réclamer pour nous-mêmes des secours dont tant d’autres ont plus besoin que nous ? » À ceux-là, il n’y a qu’un mot à répondre : « Lisez la pétition, les riches de bonne volonté demandent qu’on s’occupe des pauvres, n’est-ce pas le devoir des riches ? » — C’est juste ! répond le bon cultivateur, et il signe.
Mais, hélas, combien peu dans nos campagnes savent, je ne dis pas lire et écrire, mais seulement signer leur nom ! Les petits enfants vont à l’école, même les pauvres. Mais l’école est loin de toutes ces chaumières et elle n’est pas gratuite. C’est un énorme sacrifice pour la famille. On le fait cependant et on persévère lorsque l’enfant montre un peu d’aptitude. Avec quelle rapidité le peuple s’instruirait si on lui en fournissait les moyens ! On ne sait pas assez tout ce qu’il y a de bon sens et de bon vouloir dans ces âmes fortes et patientes !
Nous avons des curés très orthodoxes, très peu anarchistes, qui signent la pétition et la colportent dans les hameaux pour la faire signer à ceux de leurs paroissiens qui le peuvent. Ces sages pasteurs ne concevraient pas qu’une demande si légitime pût éveiller des soupçons et rencontrer des obstacles. Le nôtre nous a dit : « La cause des malheureux est sacrée, et je croirais me manquer à moi-même si je lui refusais mon concours. » Tous les membres du clergé n’ont pas oublié qu’ils sont citoyens français. Les propriétaires les plus prudents comprennent que la misère publique les menace, et le grand nombre des hommes de la classe moyenne n’apporte pas les répugnances qu’on leur suppose à voir améliorer le sort du prolétaire.
Mais qui suppose cela ? Ce n’est pas nous, c’est l’esprit du gouvernement ! C’est pour leur plaisir que le gouvernement ferme l’oreille aux cris de la misère et du désespoir. Eh bien ! dites hardiment à ceux qui gouvernent qu’ils se trompent et qu’ils font injure à la France. La petite bourgeoisie, c’est-à-dire la grande bourgeoisie, puisque c’est la majorité, n’est pas solidaire des intérêts sordides d’une poignée de capitalistes qui corrompent ou effrayent le pouvoir. Non, les hommes ne sont pas si méchants, et ceux qui ne sont pas très bons sentent tellement la puissance d’une opinion fondée sur la vérité et sur la justice qu’ils rougiraient de s’élever contre les justes réclamations du pauvre. On ne s’attache pas les hommes en leur prêchant la doctrine du mal, on les égare, on les avilit un instant ; mais la voix de Dieu est plus forte que celle du mensonge. Elle parle au fond des consciences, et il arrive bientôt qu’une nation méprisée au point d’être gouvernée par la corruption, s’indigne, se relève et méprise à son tour les idées monstrueuses qu’on a voulu lui suggérer. Si je ne me trompe, la pétition ne sera guère signée dans les campagnes que par les propriétaires ; ceux-là, seuls peuvent faire lire le nom qu’ils portent, mais du moins il y en aura peu qui hésiteront à le faire connaître. Puisse leur suffrage éclairer l’opinion des chambres et les faire enfin réfléchir !
G. S.
Correction de la main de George Sand : « nos paysans » devenu « les pauvres paysans ».
Correction de la main de George Sand : « si simplement légitime » devenu « si légitime ».
Correction de la main de George Sand : « qui refuseront de » devenu « qui hésiteront à ».