Présentation
Transcription
Le 15 mai 1848, une manifestation organisée pour soutenir les peuples opprimés de Pologne dégénère en invasion de l’Assemblée nationale par des groupes républicains et socialistes. Barbès, entraîné par le mouvement, est accusé d’avoir participé à une tentative de coup de force contre le pouvoir établi.
George Sand n’était pas à Paris ce jour-là, mais elle suit de près les événements et les débats politiques. Elle connaît Barbès depuis les années 1830, tout comme Ledru-Rollin ou Pierre Leroux, et entretient avec lui une correspondance nourrie. Dans cet article publié dans La Vraie République le 9 juin 1848, elle prend vigoureusement la défense de Barbès, qu’elle présente comme un homme de sacrifice et de pureté morale, emporté malgré lui dans le désordre d’une journée confuse, marquée selon elle non par une conspiration, mais par le hasard, l’improvisation et l’anarchie. En mettant en scène une supposition politique aux allures de parabole, elle interroge la fragilité des institutions républicaines et plaide pour une République fondée sur la confiance entre le peuple et ses représentants. Ce texte est aussi un hommage politique et moral à Barbès, dont elle exalte l’honnêteté, le désintéressement et le dévouement à la cause du peuple.
Barbès
Je suppose qu’un parti contraire à la république, le parti du duc de Joinville1, ou celui du duc de Bordeaux2 ; – supposons ces deux partis réunis par le fait, à un jour donné, jour de tumulte, et de malentendu, comme nous en avons déjà vu plusieurs depuis que nous sommes en République ; et qu’aux manifestations produites par ces deux partis viennent s’en adjoindre d’autres ; car il existe d’autres partis : il y a le parti du prince Louis3, et, dans la famille même de Louis-Philippe, plusieurs prétendants pourraient se produire et ne pas se trouver d’accord. D’abord, Louis-Philippe en personne est vivant, et pourrait dire que son acte d’abdication n’est pas plus sérieux que tous les actes politiques de sa vie ; ensuite la duchesse d’Orléans et Monsieur son fils4 ont toujours représenté des intérêts contraires à la régence de Mr de Nemours5. Enfin, je ne vois pas pourquoi Mr de Montpensier6 et Mr d’Aumale7 n’auraient pas aussi leurs petites prétentions et leur petit parti. Puisque nous sommes en train de supposer, rien ne nous coûte.
Supposons donc qu’au milieu de l’anarchie morale qui marche, tous ces messieurs aient assez d’audace, assez d’argent, assez de meneurs et assez d’habileté pour chauffer la population de Paris, pour lui promettre ce qu’on lui promet toujours, ce qu’on ne lui tient jamais, et ce qu’elle ne se lasse pas d’attendre ; et qu’enfin par une brulante journée de soleil, de malaise, de misère et de mauvaise humeur, une émeute composée de ces éléments divers et hétérogènes vienne envahir l’assemblée nationale, la violenter et la déclarer dissoute.
Pour que cela arrive, il ne faut qu’un peu plus d’horreur du travail, et d’amour du temps perdu, de la part de l’assemblée nationale ; un peu plus de tendance à la réaction de la part des républicains modérés ; un peu plus de misère, d’inquiétude et de découragement de la part du peuple, qui ne tremperait point en masse dans cette abdication honteuse de son avenir, mais qui pourrait laisser détacher de son sein quelques groupes égarés. Et, pour que l’orage amassé ainsi de tous les coins de l’horizon vienne s’abattre sur l’assemblée sans défense, il ne faut que quelques ordres mal donnés, ou mal transmis, ou mal compris. Il n’est besoin ni de conspirations, ni de trahisons, il ne faut que ce que nous avons vu, du désordre, du hasard et de la fatalité de part et d’autre.
Le sanctuaire de la représentation nationale ne sera jamais à l’abri d’un coup de main tant qu’on n’aura pas pris une mesure qui serait simple, économique, populaire et souveraine. Cette mesure que nous proposons aujourd’hui, avec l’espérance qu’elle sera prise en considération dans une cinquantaine d’années consisterait à écrire sur la porte du palais de la nation : « L’assemblée nationale n’est gardée que par la loyauté de la nation. Elle n’a pas une seule baïonnette entre elle et le peuple. Le peuple a le droit de protester et de pétitionner. Mais la nation déclare infâme tout citoyen qui franchirait le seuil de cette enceinte sans son autorisation. » Avec cela, mettez, si vous voulez, un bout de ficelle en travers de la porte pour avertir les myopes, et pour donner, à ceux qui ne savent pas lire, le temps d’être renseignés par le citoyen concierge ; et, alors, si quelque Français est assez insensé ou assez coupable pour abuser d’une confiance illimitée, envoyez-le aux petites maisons8 ou au pénitencier.
Sans être trop optimiste et trop romanesque, je me persuade que si, le lendemain de cette triste journée du 15 mai, on eût mis, en guise de troupes, l’écriteau que je propose devant la porte de l’assemblée, jamais assemblée n’aurait été plus tranquille et plus respectée. C’eût été là le vrai châtiment des désordres de la veille.
Au lieu de cela, un appareil militaire comme si les cosaques étaient aux portes de Paris, quelle maladresse ! L’assemblée ne veut pas qu’on dise que le peuple est le coupable, et sans doute elle a raison : mais alors pourquoi donc toute la garde nationale sur pied et armée jusqu’aux dents ? C’est dire à une autre partie du peuple qu’on se méfie d’elle, qu’on en a peur, et qu’on la rend tout au moins solidaire des méfaits auxquels elle n’a pas voulu prendre part. Quand donc s’avisera-t-on d’un moyen de gouvernement qui n’exige pas toutes ces précautions terribles, et qui serait de témoigner de la confiance afin d’être en droit d’en inspirer ?
Mais je reviens à ma supposition, c’est que tout ce drame recommence avec de nouveaux acteurs, et qu’au lieu d’une combinaison socialiste très aventureuse, ces acteurs nous apportent pour dénouement une combinaison monarchique encore plus effrayante. Je suppose qu’au milieu de la tempête, les plus intelligents des agitateurs prennent dans leurs bras Mr Marrast9, Mr Buchez10, ou tout autre républicain modéré comme un gage à donner à l’opinion du moment ; et qu’ils l’emportent ainsi bon gré mal gré, à l’hôtel de ville ; et que là ils proclament leur nouveau gouvernement et y admettent certains noms républicains sans lesquels le succès de leur usurpation monarchique leur paraitrait impossible. Mr Marrast ou Mr Buchez se refuserait-il à être membre d’un gouvernement soi-disant républicain, où siégeraient à la dictature Mr Odillon Barrot11 et autres transitions provisoires entre la république du National et la république de la régence ?
Si Mr Marrast ou Mr Buchez avait la seconde vue qui lui permît de distinguer ce qui se passe à travers les murailles de l’hôtel de ville et les groupes tumultueux qui le pressent et qu’il se rendît bien compte de l’impuissance du mouvement qui l’a emporté jusque-là, il protesterait sans aucun doute contre une vaine tentative et dirait aux factieux : « Vous avez eu tort de compter sur moi. J’étais modéré, il est vrai, je voulais une république non sociale, mais je ne voulais pas une république monarchique. Laissez-moi, je ne suis pas des vôtres. Je ne signerai rien. »
Mais si par hasard, pendant une heure ou deux, l’hôtel de ville se trouve au pouvoir des insurgés ; que la garde nationale ne paraisse point, et que, selon toutes les apparences saisissables à Mr Marrast (ou à Mr Buchez), le peuple égaré, démoralisé, trompé, donne les mains au triomphe de la monarchie républicaine, il est fort possible, fort probable que Mr Buchez (ou Mr Marrast) saisira résolument, en désespoir de cause, la part de pouvoir qui lui est échue dans la tempête.
Il n’y a aucune espère de malveillance, aucune nuance d’ironie dans ce que j’avance. Je crois même que, dans ces premiers moments d’une révolution confuse, incompréhensible, le devoir d’un républicain du National12 serait de ne pas abandonner les rênes, et de se maintenir à la tête du mouvement pour l’empêcher d’être absorbé d’emblée au profit des rois ; sauf à se retirer le soir ou le lendemain, si l’impossibilité de sauver la république par cet essai venait à être démontrée.
N’est-ce point un peu ainsi que les choses pouvaient se passer le 24 février ? Nous ne savons pas si Le National tenait peu ou point à s’associer Mr Odillon Barrot. Mais quand cela serait, qu’y aurait-il d’illogique et de monstrueux ? Le National ne croyait point alors à une révolution sociale. Pour notre part, tout en la désirant peut-être davantage, nous étions un bon nombre qui n’y comptions pas non plus. Qui s’est trompé de ceux qui y comptaient ou de ceux qui n’y comptaient pas ? Cela est encore à savoir. Le crime n’est donc pas, et ne peut jamais être en politique, dans l’appréciation du fait. Le mal est ailleurs, et il y a un bonhomme de proverbe qui dit qu’on croit facilement à ce qu’on désire. Eh bien, ce proverbe-là n’est pas plus vrai que sa contrepartie : « on croit voir arriver ce qu’on craint. » Il faudrait dire ce que je ne saurais pas citer en latin : « Les destins mènent ceux qui veulent, et trainent ceux qui résistent. »
Eh bien, avec d’autres acteurs, avec un autre sujet, avec un autre dénouement, quelque chose d’analogue au 24 février s’est passé le 15 mai. Je ne dirai rien des principaux acteurs, à l’exception d’un seul. Les autres, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai point de notions certaines sur leurs caractères, sur leurs intentions, sur leur plan. Seulement, il est à présumer, d’après la composition même de leurs diverses listes, qu’il n’y avait pas de plan, pas de parti pris, pas même de projet formulé entre eux une heure auparavant. Voilà ce que l’un de ces personnages ne savait pas, car il ne savait rien de ce qui arriverait et il avait juré la veille que rien n’arriverait par lui, ni par ses amis. Il avait une violente prévention, chacun le sait, contre un des hommes dont le nom a été mis en avant pendant l’orage. Peut-être n’avait-il pas confiance dans les lumières ou dans la sincérité de tous les autres. Le fait est qu’il s’est trouvé avec eux comme une feuille emportée par la tempête se trouve avec d’autres feuilles, sur une cime ou dans un précipice. Il s’y est trouvé comme Arago13, ou Lamartine14 aurait pu se trouver à l’hôtel de ville avec Mr Cabet15 ou avec Mr Thiers16 si Mr Cabet ou Mr Thiers avait eu l’inspiration d’y aller le 24 février.
Cet homme dont je parle voulait-il étouffer la république sous une faction ? Non, personne ne soutiendrait cela sérieusement. Voulait-il attenter à la souveraineté du suffrage universel ? Il suffira pour savoir le contraire de se rappeler qu’il a passé 8 ans d’agonie dans les prisons de la monarchie et qu’il a été condamné à mort pour avoir professé la croyance au suffrage universel. Voulait-il remettre la destinée de la France entre les mains de ceux que l’on proclama dictateurs à l’hôtel de ville ? Non, il n’était à l’hôtel de ville que pour protester contre certains d’entre eux. Voulait-il mettre Paris à feu et à sang ? Il ne cédait à la nécessité de proclamer un nouveau gouvernement que parce qu’il ne pouvait apprécier, là où il se trouvait entrainé, l’état de Paris pendant cette heure confuse et ténébreuse. Il faisait ce que fait tout homme d’abnégation et de dévouement dans la crise d’une révolution. Il allait sacrifier sa vie, au besoin, pour empêcher le peuple d’être égaré par un moment d’inexprimable anarchie, où le sang coule sur le pavé de Paris avant que l’idée soit formulée. Voulait-il donc ravir le pouvoir à tel ou tel homme pour s’en emparer ?
Voilà ce qu’on croit toujours et ce qui parait le plus croyable dans les crises révolutionnaires, parce qu’en effet la plupart des hommes de mouvement le font volontiers naitre à leur profit. Mais, parmi les hommes d’exception qui donnent tout sans vouloir jamais rien recevoir, l’homme dont je parle est un des plus purs, des plus grands, des plus fanatiques, si ce mot peut s’appliquer au dévouement et au renoncement. Cet homme est né pour le sacrifice, pour le martyre, et parmi ceux qui le blâment, il n’en est pas un seul qui ne l’aimerait et ne l’admirerait, s’il le connaissait particulièrement.
Mais qui ne le connait ? qui n’a déjà reconnu Barbès à ce que je viens d’en dire ? Barbès qui, au fond de sa prison, n’a point encore eu d’autre préoccupation, d’autre souci que la crainte de voir des innocents compromis dans sa cause ? Qui n’a senti en lisant les lettres de Barbès au colonel Rey17, et à Louis Blanc, qu’une grande âme était là aux prises avec une terrible destinée ? Un mot bien simple du colonel Rey a frappé tous les cœurs en France d’un choc électrique ! Merci, honnête homme ! Oui, honnête homme ! Ce titre-là est grand comme le monde, aujourd’hui, aussi grand, aussi rare que le génie de Napoléon dans le passé. La gloire maintenant court les rues, la vanité a fait un tel abus du mot de gloire ! Mais l’antique honneur, l’honnêteté politique, nous en avons si peu que nous serons bien forcés de nous prosterner devant elle quand elle redeviendra l’expression du caractère français. L’avenir n’est plus au génie individuel, à l’éclat du talent, à la force des armes : il est à l’honneur, et le Napoléon des temps nouveaux, ce sera l’honnête homme par excellence.
Quant à toi, Barbès, rappelle-toi le mot de l’enfer dans Faust. Pour avoir aimé, tu mourras. Oui, pour avoir aimé ton semblable, pour t’être dévoué sans réserve, sans arrière-pensée, sans espoir de compensation à l’humanité, tu seras brisé, calomnié, insulté, déchiré par elle. J’ignore si le fer de la guillotine est à jamais brisé pour les dissidences politiques. Tu l’as déjà vu de près et son éclat ne te ferait point cligner les yeux. Mais déjà, à demi-mort dans les cachots de la monarchie, tu recommences ton agonie dans les cachots de la république. Je crois fermement que la justice du pays t’absoudra ; j’espère encore dans l’idée qui préside aux destinées de la république. Mais tu n’en seras pas moins persécuté, durant les jours qui te restent à vivre, par l’idée contraire, toute-puissante encore chez la plupart des hommes. Tu mourras à la peine d’un éternel combat, car les forces humaines ne suffisent pas à la lutte que ces temps-ci ont vu naître et que ni toi ni moi ne verrons finir. Reste donc calme ! Tu as choisi la souffrance, la prison, l’exil, la persécution et la mort. Tu seras exaucé, toi dont l’ambition était de mourir pour la cause du peuple. Peut-être même connaitras-tu cette suprême douleur, peut-être boiras-tu ce dernier calice d’être maudit par des insensés, à l’heure où tu rendras à Dieu ton âme sans souillure. Mais tu crois à la vie éternelle, et d’ailleurs, tandis que les ennemis du peuple te jetteront une dernière pierre, le peuple te criera par la bouche de ceux qui l’aiment : Merci, honnête homme !
George Sand
Nohant 7 juin 1848
1 François d’Orléans, troisième fils de Louis-Philippe.
2 Henri d’Artois, petit-fils de Charles X.
3 Probablement Louis-Napoléon Bonaparte.
4 Hélène de Mecklembourg-Schwerin, veuve de Ferdinand-Philippe d’Orléans, fils aîné de Louis-Philippe. Son fils, Philippe d’Orléans est donc le petit-fils de Louis-Philippe.
5 Louis d’Orléans, deuxième fils de Louis-Philippe.
6 Antoine d’Orléans, cinquième fils de Louis-Philippe.
7 Henri d’Orléans, quatrième fils de Louis-Philippe.
8 L’hospice des Petites-Maisons était un asile d’aliénés et une maison de retraite créé en 1557 à Paris. Il a toutefois pris le nom d’hospice des Petits-Ménages en 1801.
9 Armand Marrast, maire de Paris depuis le 9 mars 1848.
10 Philippe Buchez, président de l’assemblée constituante entre le 5 mai et le 5 juin 1848.
11 Odilon Barrot, chef de l’opposition dynastique sous la monarchie de Juillet, en 1848 il est désigné en par la majorité pour présider la commission d’enquête sur les évènements du 15 mai.
12 Quotidien français dont Armand Marrast est le rédacteur en chef depuis 1846.
13 Probablement François Arago, membre du gouvernement provisoire de la Deuxième République.
14 Alphonse de Lamartine, membre du gouvernement provisoire de la Deuxième République.
15 Étienne Cabet, penseur politique socialiste.
16 Adolphe Thiers, député qui a rejoint l’opposition en 1841.
17 Commandant des forces de l’hôtel de ville.

Barbès (7 juin 1848). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 772, f. 1-8.

Barbès (7 juin 1848). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 772, f. 1-8.

Barbès (7 juin 1848). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 772, f. 1-8.

Barbès (7 juin 1848). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 772, f. 1-8.

Barbès (7 juin 1848). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 772, f. 1-8.

Barbès (7 juin 1848). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 772, f. 1-8.

Barbès (7 juin 1848). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 772, f. 1-8.

Barbès (7 juin 1848). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 772, f. 1-8.
Barbès, 7 juin 1848
[…] Eh bien, avec d’autres acteurs, avec un autre sujet, avec un autre dénouement, quelque chose d’analogue au 24 février s’est passé le 15 mai. Je ne dirai rien des principaux acteurs, à l’exception d’un seul. Les autres, je ne les connais pas, je ne les ai jamais vus, je n’ai point de notions certaines sur leurs caractères, sur leurs intentions, sur leur plan. Seulement, il est à présumer, d’après la composition même de leurs diverses listes, qu’il n’y avait pas de plan, pas de parti pris, pas même de projet formulé entre eux une heure auparavant. […] Le fait est qu’il s’est trouvé avec eux comme une feuille emportée par la tempête se trouve avec d’autres feuilles, sur une cime ou dans un précipice. Il s’y est trouvé comme Aragoi, ou Lamartineii aurait pu se trouver à l’hôtel de ville avec Mr Cabetiii ou avec Mr Thiersiv si Mr Cabet ou Mr Thiers avait eu l’inspiration d’y aller le 24 février.
Cet homme dont je parle voulait-il étouffer la république sous une faction ? Non, personne ne soutiendrait cela sérieusement. Voulait-il attenter à la souveraineté du suffrage universel ? Il suffira pour savoir le contraire de se rappeler qu’il a passé 8 ans d’agonie dans les prisons de la monarchie et qu’il a été condamné à mort pour avoir professé la croyance au suffrage universel. Voulait-il remettre la destinée de la France entre les mains de ceux que l’on proclama dictateurs à l’hôtel de ville ? Non, il n’était à l’hôtel de ville que pour protester contre certains d’entre eux. Voulait-il mettre Paris à feu et à sang ? Il ne cédait à la nécessité de proclamer un nouveau gouvernement que parce qu’il ne pouvait apprécier, là où il se trouvait entrainé, l’état de Paris pendant cette heure confuse et ténébreuse. Il faisait ce que fait tout homme d’abnégation et de dévouement dans la crise d’une révolution. Il allait sacrifier sa vie, au besoin, pour empêcher le peuple d’être égaré par un moment d’inexprimable anarchie, où le sang coule sur le pavé de Paris avant que l’idée soit formulée. Voulait-il donc ravir le pouvoir à tel ou tel homme pour s’en emparer ?
Voilà ce qu’on croit toujours et ce qui parait le plus croyable dans les crises révolutionnaires, parce qu’en effet la plupart des hommes de mouvement le font volontiers naitre à leur profit. Mais, parmi les hommes d’exception qui donnent tout sans vouloir jamais rien recevoir, l’homme dont je parle est un des plus purs, des plus grands, des plus fanatiques, si ce mot peut s’appliquer au dévouement et au renoncement. Cet homme est né pour le sacrifice, pour le martyre, et parmi ceux qui le blâment, il n’en est pas un seul qui ne l’aimerait et ne l’admirerait, s’il le connaissait particulièrement.
Mais qui ne le connait ? qui n’a déjà reconnu Barbès à ce que je viens d’en dire ? Barbès qui, au fond de sa prison, n’a point encore eu d’autre préoccupation, d’autre souci que la crainte de voir des innocents compromis dans sa cause ? […] L’avenir n’est plus au génie individuel, à l’éclat du talent, à la force des armes : il est à l’honneur, et le Napoléon des temps nouveaux, ce sera l’honnête homme par excellence. […]
Oui, pour avoir aimé ton semblable, pour t’être dévoué sans réserve, sans arrière-pensée, sans espoir de compensation à l’humanité, tu seras brisé, calomnié, insulté, déchiré par elle. J’ignore si le fer de la guillotine est à jamais brisé pour les dissidences politiques. Tu l’as déjà vu de près et son éclat ne te ferait point cligner les yeux. […] Je crois fermement que la justice du pays t’absoudra ; j’espère encore dans l’idée qui préside aux destinées de la république. […]
George Sand
Nohant 7 juin 1848
i Probablement François Arago, membre du gouvernement provisoire de la Deuxième République.
ii Alphonse de Lamartine, membre du gouvernement provisoire de la Deuxième République.
iii Étienne Cabet, penseur politique socialiste.
iv Adolphe Thiers, député qui a rejoint l’opposition en 1841.
Points d’attention pour une analyse :
- Les tensions qui traversent la Deuxième République au printemps 1848.
- En quoi Barbès représente-t-il l’idéal républicain pour l’autrice ?

Armand Barbès (1809-1870) est un militant républicain. Opposant à la monarchie de Juillet, il a été condamné à la détention perpétuelle en 1839 après l’échec de l’insurrection du 12 mai, dirigée contre le régime de Louis-Philippe. Libéré avec la révolution de février 1848, il est élu à l’Assemblée constituante le 23 avril, mais il est de nouveau incarcéré à l’issue de la manifestation populaire du 15 mai.
Armand Barbès
Nadar, photographie, positif sur papier albuminé, 1854-1870.
© Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, FOL-EO-15 (4).