Présentation
Transcription
Républicain socialiste, Louis Blanc entretient une relation d’amitié avec George Sand. Accueilli à Nohant en 1846, il fut un temps pressenti par elle comme époux possible pour sa fille Solange. C’est à son initiative qu’elle collabora au journal La Réforme.
George Sand écrit à Louis Blanc, alors en exil en Grande-Bretagne, pour lui exprimer son amitié et son soutien après sa condamnation à la suite des événements du 15 mai 1848. Elle affirme qu’il est reconnu innocent par l’opinion publique et que son rôle d’écrivain et d’historien reste essentiel pour défendre la vérité. Elle se réjouit qu’il échappe ainsi aux persécutions et aux violences subies par d’autres républicains, comme Barbès, qu’elle évoque avec admiration.
George Sand partage par ailleurs ses propres difficultés : hostilité et menaces de la population des campagnes, difficultés financières, isolement à Nohant. Malgré cette détresse, elle refuse de céder au découragement et affirme sa confiance dans l’avenir de la démocratie et du suffrage universel.
Vous venez de faire un livre que je n’ai pas encore lu. Je l’attends tous les jours et il n’arrive pas. Vous n’avez pas idée comme la vie est changée, comme toutes les situations sont interrompues, les amis préoccupés !
Nohant 5 avril 49
Mon ami, je ne sais pas lequel de nous deux aurait dû écrire le premier depuis longtemps. Je crois que c’est nous deux à la fois ; et que par conséquent nous avions tort l’un et l’autre de ne pas nous dire que nous pensions l’un à l’autre. Au reste le moment était venu où nous allions rompre ce silence, car je venais d’apprendre votre condamnation et je m’asseyais pour vous écrire, tout à l’heure, au moment où l’on m’apporte votre lettre. Elle me fait un grand bien au milieu de l’amertume de mon cœur. Car on a beau être préparé et comme habitué à voir l’iniquité prévaloir, on n’en est pas moins brisé et indigné à chaque nouvelle preuve d’audace et d’impudence. Si quelque chose au monde est certain, évident, prouvé, c’est que vous êtes resté avant, pendant, et après, étranger à cette malheureuse aventure du 15 mai. Il n’y a pas un doute là-dessus, d’un bout de la France à l’autre, ce va être un cri de surprise et de réprobation. Mais que leur importe à ces misérables ? Ils étaient là vingt-trois dont le jugement était porté d’avance. Vous les flétrirez un jour dans des pages immortelles, et la postérité rougira comme au souvenir des fureurs de la réaction thermidorienne et de la restauration cosaque. Vous avez vu comme ce noble et tendre cœur de Barbès s’est préoccupé de vous défendre et d’assumer sur lui les accusations mensongères qu’on voulait faire porter sur vous. Je l’en aime et l’en admire davantage, s’il est possible. Le pauvre martyr, ce grand martyr, je devrais dire, va reprendre sa chaine avec une résignation sans exemple. Je suis forcée de me réjouir de votre absence. Au moins ils ne pourront pas vous tuer, vous faire languir et travailler en bêtes féroces à la destruction de cette belle intelligence dont nous avons besoin et qui se doit à un meilleur avenir. Vous souffrez d’être éloigné de vos amis et votre patrie, et de cette généreuse et intelligente portion du peuple qui avait su vous comprendre et vous apprécier. Mais vous souffririez bien aussi en France, et vous n’échapperiez pas à une persécution qui se sert de tous les pièges, de tous les prétextes pour se débarrasser de ceux qu’elle craint. Ils auraient bien trouvé déjà le moyen de vous priver de votre liberté, et au moins vous avez celle de travailler pour nous. Avez-vous, au moins, les livres et documents qu’il vous faut pour continuer votre histoire ? Avez-vous de quoi vivre à l’étranger ? Oh ! que tout cela m’inquiète ! Vous auriez bien dû me dire un mot de ce qui vous concerne. Vous n’aurez jamais la douleur de vous sentir inutile ; cette admirable plume sera toujours une arme toute puissante au service de la vérité.
Oui certes, j’irais vous rejoindre si j’avais un moyen quelconque de vivre à l’étranger avec ma famille. Mais je ne puis même pas quitter Nohant où je consomme le modeste produit d’une terre dont le revenu est presque nul en fait d’argent. Vous savez que toutes les affaires sont interrompues. Obligée de m’endetter pour sauver les autres, je me suis trouvée dans la position la plus difficile. C’est bien là le moindre de mes soucis, mais je vous le dis pour vous expliquer la retraite forcée où je vis et que beaucoup de mes amis attribuent au découragement. C’est pour vous dire aussi que si je ne vais pas du moins passer huit jours auprès de vous avec Maurice, c’est que je n’ai pas seulement 100 fr devant moi. Et puis si je les avais, que de gens à qui il faudrait les donner bien vite, plutôt que de se donner à soi-même une satisfaction de cœur ! Que de misères, que de victimes ! Et l’on danse à l’Élysée Bourbon. La bourgeoisie s’amuse.
Je n’ai pas douté un seul instant de votre affection, mon ami. Comment avez-vous pu douter de la mienne ? J’ai été abattue, froissée, menacée de près. La réaction s’est surtout montrée odieuse dans le coin de province où je suis, le peuple égaré et d’une ignorance sans pareille. J’ai été huée et menacée de la lanterne par de pauvres malheureux que j’ai nourris depuis vingt ans du fruit de mes veilles et de mes privations, et pendant trois mois j’ai entendu du fond de ma cellule jadis si tranquille les cris de Mort aux communistes, mort à George Sand sortir de la bouche des passants. Le lendemain les mêmes hommes venaient me demander l’aumône et me dire que les bourgeois qui les ameutaient contre les républicains, les laissaient mourir de faim quand ils n’avaient plus besoin d’eux. Je n’ai jamais été ni effrayée ni irritée, comme vous pouvez bien le croire, mais triste, affectée au dernier point, de voir l’humanité si ingrate, si crédule, si démoralisée ; et sous le poids de cette tristesse mortelle, je me suis dit que vous deviez bien être assez malheureux de votre côté sans apprendre ces détails. On nous brulait en effigie dans les villes voisines, on frappait nos amis en se mettant deux cents contre un, on venait jusqu’à ma porte avec le projet de faire pis que me tuer. Il est vrai que je n’avais qu’à me montrer, on me saluait poliment et on s’en retournait. Seulement, quand on était à cinquante pas, on recommençait à crier et à me menacer, comme font les chiens poltrons qui aboient quand l’ennemi est loin. Quelle douleur de voir le peuple ainsi mené, ainsi avili ! Quand on l’a vu si grand, si généreux, si beau quelques mois auparavant ! Et ces journées de juin, et ces misérables bourgeois qui partaient de leurs petites villes en criant Vive la république, mort aux républicains, et qui revenaient triomphants après avoir assassiné un insurgé mourant, à eux deux cents qu’ils étaient ! Et ce frère de Godefroy Cavaignac qui décorait des gardes mobiles pour avoir tué leur père ou leur mère sur les barricades ! Oh ! mon Dieu, mon Dieu, comment aurais-je pu écrire à mes amis absents, avec la mort dans l’âme ?
Aujourd’hui si tout est pire encore dans l’action du gouvernement, tout est mieux dans l’esprit du peuple, et nous n’avons pas à craindre que cela dure longtemps. Il se fait un travail immense et qui se sent partout. Rien ne pousse encore, mais la terre s’échauffe et bientôt elle sera brulante. Nous avons à recommencer notre œuvre de propagande, sans ressentiment des erreurs où le peuple est tombé, et le temps n’est pas éloigné où nous retrouverons l’autorité des minorités qui ont la vérité en elles. Patience donc. Je n’aurais pas pu vous dire cela, il y a trois mois. Je ne voyais que désastre et ruine devant nous et autour de nous. J’avais tort de désespérer. L’humanité est une plante fragile par ses branches, mais forte dans ses racines et elle se renouvelle toujours plus vite qu’on ne l’espère. Je crois sérieusement que le temps est venu où l’arbitraire est frappé d’impuissance, où la vieille société ne peut plus se soutenir et où le peuple va entrer dans la lice par lui-même. N’est-ce pas quelque chose de providentiel que ces erreurs du suffrage universel ? Cela a fait la force de nos adversaires et ils tiennent à cet instrument de leur puissance qu’ils auraient déjà détruit sans cela. Quand cette arme se tournera contre eux, ils voudront la briser, mais il sera trop tard. Ils sont donc enfermés dans un cercle vicieux, et où est leur force morale, où est leur talent pour s’y maintenir seulement pendant trois années ? L’arrêt de Bourges est une lâche plaisanterie. Ces messieurs prononcent le mot de perpétuité ! Et combien de jours ont-ils à vivre ?
Je voudrais pouvoir vous parler de votre frère, mais je n’ai pas de ses nouvelles. Je lui ai écrit il y a quelques mois, pour lui demander de faire une chose juste, et pour le prier de me donner de vos nouvelles. Il a préféré faire une chose qui ne l’était pas et ne pas me répondre. Je suis certaine pourtant qu’il a reçu ma lettre.
Je vous écris longuement suivant ma coutume, mais il me semble qu’une lettre de France n’est jamais trop longue pour un exilé. Je serais bien heureuse de vous écrire tant que vous voudrez, mais il faut que je vous aime bien pour vous pardonner d’avoir douté de moi. Dites-moi donc comment il serait possible que vous me fussiez devenu indifférent ? Quand même je ne vous connaitrais pas personnellement n’êtes-vous pas à la tête du très petit nombre d’hommes qu’on estime et qu’on chérit encore depuis la révolution ? N’êtes-vous pas une de nos meilleures espérances, une de nos gloires encore pures ? Hélas, il n’y a plus que les victimes qu’on puisse aimer et respecter sans réserve ! Tous les hommes qui sont encore sur leurs pieds, s’ils ne sont pas souillés, sont du moins bien ternis. Vous êtes noblement tombé, le peuple s’en souviendra.
Adieu, mon ami. Non, ne doutez pas de moi pour vous aimer. Je ne crois pas être inconstante dans mes affections, mais si je l’étais votre conduite que je juge, et votre âme que je connais, ne me permettraient pas de porter ailleurs une affection plus vive, plus tendre et plus dévouée.
Maurice vous embrasse de tout son cœur.
George Sand

Lettre de George Sand à Louis Blanc (5 avril 1849). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 912, f. 255-258.

Lettre de George Sand à Louis Blanc (5 avril 1849). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 912, f. 255-258.

Lettre de George Sand à Louis Blanc (5 avril 1849). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 912, f. 255-258.

Lettre de George Sand à Louis Blanc (5 avril 1849). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 912, f. 255-258.

Lettre de George Sand à Louis Blanc (5 avril 1849). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 912, f. 255-258.

Lettre de George Sand à Louis Blanc (5 avril 1849). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 912, f. 255-258.

Lettre de George Sand à Louis Blanc (5 avril 1849). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 912, f. 255-258.

Lettre de George Sand à Louis Blanc (5 avril 1849). Bibliothèque de l’Institut de France, Ms. Lovenjoul E 912, f. 255-258.
Lettre de George Sand à Louis Blanc, 5 avril 1849
Nohant 5 avril 49
Mon ami, je ne sais pas lequel de nous deux aurait dû écrire le premier depuis longtemps. Je crois que c’est nous deux à la fois ; et que par conséquent nous avions tort l’un et l’autre de ne pas nous dire que nous pensions l’un à l’autre. Au reste le moment était venu où nous allions rompre ce silence, car je venais d’apprendre votre condamnation et je m’asseyais pour vous écrire, tout à l’heure, au moment où l’on m’apporte votre lettre. Elle me fait un grand bien au milieu de l’amertume de mon cœur. Car on a beau être préparé et comme habitué à voir l’iniquité prévaloir, on n’en est pas moins brisé et indigné à chaque nouvelle preuve d’audace et d’impudence. Si quelque chose au monde est certain, évident, prouvé, c’est que vous êtes resté avant, pendant, et après, étranger à cette malheureuse aventure du 15 mai. Il n’y a pas un doute là-dessus, d’un bout de la France à l’autre, ce va être un cri de surprise et de réprobation. Mais que leur importe à ces misérables ? Ils étaient là vingt-trois dont le jugement était porté d’avance. […] Vous avez vu comme ce noble et tendre cœur de Barbès s’est préoccupé de vous défendre et d’assumer sur lui les accusations mensongères qu’on voulait faire porter sur vous. Je l’en aime et l’en admire davantage, s’il est possible. Le pauvre martyr, ce grand martyr, je devrais dire, va reprendre sa chaine avec une résignation sans exemple. Je suis forcée de me réjouir de votre absence. Au moins ils ne pourront pas vous tuer, vous faire languir et travailler en bêtes féroces à la destruction de cette belle intelligence dont nous avons besoin et qui se doit à un meilleur avenir. Vous souffrez d’être éloigné de vos amis et votre patrie, et de cette généreuse et intelligente portion du peuple qui avait su vous comprendre et vous apprécier. Mais vous souffririez bien aussi en France, et vous n’échapperiez pas à une persécution qui se sert de tous les pièges, de tous les prétextes pour se débarrasser de ceux qu’elle craint. […]
J’ai été abattue, froissée, menacée de près. La réaction s’est surtout montrée odieuse dans le coin de province où je suis, le peuple égaré et d’une ignorance sans pareille. J’ai été huée et menacée de la lanterne par de pauvres malheureux que j’ai nourris depuis vingt ans du fruit de mes veilles et de mes privations, et pendant trois mois j’ai entendu du fond de ma cellule jadis si tranquille les cris de Mort aux communistes, mort à George Sand sortir de la bouche des passants. […] On nous brulait en effigie dans les villes voisines, on frappait nos amis en se mettant deux cents contre un, on venait jusqu’à ma porte avec le projet de faire pis que me tuer. […] Quelle douleur de voir le peuple ainsi mené, ainsi avili ! Quand on l’a vu si grand, si généreux, si beau quelques mois auparavant ! Et ces journées de juin, et ces misérables bourgeois qui partaient de leurs petites villes en criant Vive la république, mort aux républicains, et qui revenaient triomphants après avoir assassiné un insurgé mourant, à eux deux cents qu’ils étaient ! Et ce frère de Godefroy Cavaignac qui décorait des gardes mobiles pour avoir tué leur père ou leur mère sur les barricades ! […]
Aujourd’hui si tout est pire encore dans l’action du gouvernement, tout est mieux dans l’esprit du peuple, et nous n’avons pas à craindre que cela dure longtemps. Il se fait un travail immense et qui se sent partout. Rien ne pousse encore, mais la terre s’échauffe et bientôt elle sera brulante. Nous avons à recommencer notre œuvre de propagande, sans ressentiment des erreurs où le peuple est tombé, et le temps n’est pas éloigné où nous retrouverons l’autorité des minorités qui ont la vérité en elles. Patience donc. […] Je crois sérieusement que le temps est venu où l’arbitraire est frappé d’impuissance, où la vieille société ne peut plus se soutenir et où le peuple va entrer dans la lice par lui-même. N’est-ce pas quelque chose de providentiel que ces erreurs du suffrage universel ? Cela a fait la force de nos adversaires et ils tiennent à cet instrument de leur puissance qu’ils auraient déjà détruit sans cela. Quand cette arme se tournera contre eux, ils voudront la briser, mais il sera trop tard. […]
George Sand
Points d’attention pour une analyse :
- Les événements récents évoqués et la répression.
- Qu’espère George Sand et qu’est-ce qu’il lui permet d’espérer ?
- En quoi ce document illustre-t-il les divisions de la société française après la Révolution de 1848 ?

Louis Blanc (1811-1882) est un journaliste, historien et homme politique républicain et socialiste. Participant à la campagne des Banquets en faveur du suffrage universel, il défend, après la Révolution de 1848, la création des Ateliers sociaux pour garantir le droit au travail. Membre du gouvernement provisoire, il est accusé d’avoir encouragé l’émeute du 15 mai et contraint à l’exil à Londres, où il reste jusqu’à la fin de la guerre de 1870. De retour en France, il est élu à l’Assemblée nationale en 1871 et siège pendant une dizaine d’années à l’extrême gauche.
Louis Blanc
Charles Clarkington et Auguste-Charles Lemoine, lithographie, v. 1850-1861.
© Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, RESERVE QB-370 (109)-FT4.