George Sand écrit à Eliza Ashurst en plein cœur de l’effervescence politique qui suit la révolution de février 1848, marquée par la chute de la monarchie de Juillet et la proclamation de la Deuxième République. Engagée aux côtés des républicains socialistes comme Louis Blanc, Sand participe activement à la presse engagée. Elle vient de fonder, avec Victor Borie, La Cause du peuple, un journal pour lequel elle cherche alors des soutiens financiers.
Dans cette lettre, elle accepte la collaboration d’Eliza Ashurst, signe de la communauté d’idées et d’engagement qui les unit en faveur de la cause populaire et républicaine. Cette correspondance s’inscrit dans le réseau international qu’elle a su tisser avec des hommes et des femmes partageant la même foi dans les idéaux républicains, le progrès social et l’instruction du peuple.
La lettre mêle étroitement le privé et le politique. George Sand y apparaît comme une femme engagée, à la fois lucide et émotive, partagée entre l’espérance et les doutes. Malgré l’agitation politique, la lettre est empreinte de chaleur personnelle : Sand remercie Eliza pour son soutien, confie ses larmes, ses incertitudes, mais aussi sa foi en l’avenir.
29 avril, rue de Condé 8
Mon amie, le temps est si court et les occupations si énormes que je n’ai pas pu rencontrer Louis Blanc depuis dix jours. J’aurais voulu avoir une autorisation de la main à vous envoyer pour votre traduction. Je l’aurai, à coup sûr dans peu de jours, et j’en suis si certaine que je me crois autorisée à vous la donner d’avance de sa part.
J’accepte votre concours à La Cause du Peuple, espérant bien vous rendre bientôt cette avance, mais ne pouvant pas encore affirmer ce bientôt. Nous traversons une crise qui n’aide point au succès des journaux sérieux. Pourtant ce qui se lit porte son fruit dans l’esprit du peuple, et se répand avec une grande rapidité dans les idées, quand même l’écrit reste peu répandu. Ce mouvement de l’esprit est, en ce moment, en France, comme un courant électrique, et vous avez raison, non seulement en principe, mais en fait, quand vous dites que ce qui se fait pour le peuple n’est jamais perdu.
J’ai reçu un mot de Mazzini par Mr Robinet que j’ai vu ce soir. Il va bien et il espère. Oui nous espérons tous, parce que nous croyons au principe et que l’espérance est la conséquence de la foi. Nous avons pourtant ici des jours de doute et de tristesse, et quelquefois je pleure amèrement. Mais je descends dans la rue et je me rassure en entendant ce qui se dit dans les nombreux clubs en plein air qui remplissent Paris à l’heure qu’il est. Il s’en faut de beaucoup que les hommes politiques et les journaux soient à la hauteur des instincts de la foule. En général ces hommes et ces écrits ne servent qu’à entretenir l’agitation morale, et le plus souvent c’est par de bien vilains moyens. Mais la logique populaire, un instant troublée, reprend sa sérénité le lendemain, comme on voit le soleil luire après la nuée.
Vous êtes bonne, je le sens à toutes les choses bonnes et touchantes que vous me dites. Je suis heureuse d’être bénie dans votre famille. J’ai toujours eu le malheur d’être insensible aux jouissances de la vanité, mais celles du cœur sont vives pour moi. Et bien qu’elles soient plus rares, elles établissent une compensation suffisante.
J’espère bien que vous viendrez ici et que vous viendrez tout de suite me voir. Je me désole un peu de ne pas savoir quelle langue vous parler, car je ne sais plus l’anglais et trente ans passés sans l’entendre m’ont fait oublier les mots les plus simples. Je vous comprendrai pourtant si vous me parlez bien lentement. Savez-vous l’italien ? Je crois que je m’en souviendrais un peu mieux. Mais encore je n’en suis pas sûre. Ici on nous gâte. Les étrangers nous parlent toujours dans notre langue et nous n’apprenons pas la leur. Bonsoir, chère sœur, merci encore pour mes pauvres lecteurs de votre généreux concours et à vous de toute mon âme.
G. Sand