GEORGE SAND une femme libre face à son siècle

| Lettre de George Sand à Henri Martin

| Mars 1848

Présentation

Transcription

George Sand écrit à l’historien Henri Martin au cœur des événements révolutionnaires de 1848, quelques jours seulement après la chute de la monarchie de Juillet et la proclamation de la République. Présente à Paris entre le 1er et le 8 mars, et de nouveau après le 19 mars, elle suit de près l’élan républicain et entend jouer un rôle actif dans la diffusion des idéaux nouveaux, tant dans la capitale que dans le Berry où elle a sa maison de Nohant1. Elle prend part à la vie politique parisienne par ses écrits et ses relations, notamment avec les membres du gouvernement provisoire, tout en préparant activement la structuration d’une République sociale et démocratique en province.

Dans cette perspective, elle encourage Henri Martin, connu pour ses ouvrages sur l’histoire de France et ses idées républicaines, à se porter candidat comme député de l’Indre. George Sand plaide pour une représentation élargie, qui inclurait des paysans et des ouvriers, afin que la nouvelle République ne soit pas confisquée par les élites bourgeoises.

L’enjeu est important : les premières élections au suffrage universel masculin, fixées au 23 avril 1848, doivent permettre de désigner les membres de l’Assemblée constituante. Dans ce contexte, George Sand milite pour une République véritablement populaire, où les nouvelles institutions représenteraient l’ensemble des classes sociales. Elle exprime avec force sa volonté d’éveiller la conscience politique des campagnes et souligne le besoin urgent de figures éclairées et dévouées, comme Henri Martin, pour incarner cette transition démocratique. La lettre illustre ainsi le rôle central que Sand entend jouer en 1848 : relai entre Paris et la province, intellectuelle engagée et actrice d’un projet républicain enraciné dans la justice sociale.

1 Si la lettre est bien datée de mars, elle pourrait avoir été rédigée le 9 ou le 16 mars, des jeudis pendant lesquels elle est à Nohant.

Mon ami, à peine arrivée, me voilà prise par l’organisation de notre république de province. J’ai tant à cœur mon cher Berry, que je voudrais n’avoir de devoirs à remplir que là. Je me hâte de chauffer tous ceux qui m’aiment. Que ne puis-je être auprès de tous à la fois ! Mais que la province ressemble peu à ce foyer sacré du peuple de Paris ! Notre population rustique, si grave, si patiente, si douce et si probe, ne résistera à aucune bonne influence, mais elle n’a point d’initiative, elle ne sait pas. C’est la motte de terre qui attend un rayon de soleil pour devenir féconde. Ce qui nous manque absolument ce sont des initiateurs. Si toutes les communes étaient comme Nohant, façonnées à une bonne et honnête vie, à une confiance absolue pour un ami éprouvé ! Mais combien de communes manquent d’ami ! C’est désolant. J’ai de nombreux et d’excellents amis par ici. Mais ils ont le désir, la volonté, la notion du devoir, ils n’ont pas la foi. À tout ce qu’on leur propose, ils répondent c’est impossible, les plus fervents disent c’est difficile. Et quand on leur observe que c’est une raison de plus pour entreprendre, ils sont tout étonnés. La bourgeoisie est peureuse et méfiante. Le miracle des masses en contact, ce grand mouvement divin qui se fait dans l’âme des hommes réunis par une action en commun, ne se fait pas sentir à distance. Il n’y a que l’enseignement, la prédication de la presse et de la parole qui puissent remédier à cette absence d’émotion, mais il faudrait un peu de temps et nous allons si vite ! Je suis d’avis de ceux qui voudraient que le gouvernement provisoire gardât un peu plus longtemps l’initiative afin que ses délégués eussent le temps d’agir et de convertir, à l’aide de leurs amis, cet esprit tiède et stupéfait des provinces.

Nous avons essayé de former hier un premier aperçu de la liste des 7 députés de l’Indre. J’ai fini par faire comprendre et adopter la nécessité de porter un candidat ouvrier et un candidat paysan. Cette pilule passe difficilement dans le gosier de la bourgeoisie, et pourtant c’est bien peu pour le peuple, deux députés sur sept ! Ce qu’ils craignent le plus c’est que le peuple lui-même ne refuse son adhésion à ces hommes pris dans son sein. Mais je crois qu’ils se trompent, que le peuple n’admire pas tant la bourgeoisie que la bourgeoisie ne l’imagine, habituée qu’elle est à commander et à représenter. Je crois que la contagion de Paris se fera bientôt sentir, et que le peuple aimera son droit quand on le lui fera connaître et apprécier. En tête de notre liste j’ai placé votre nom, et tous mes amis en sont fiers. Mais voilà que le doute s’empare d’eux tout aussitôt, ils craignent de ne pas réussir. Ils disent qu’il faudrait que vous vinssiez ici, qu’on vous vît, qu’on vous connût. Ceux qui lisent l’histoire et qui la comprennent, c’est encore le petit nombre. Cela, c’est vrai. Ils disent pourtant que si vous pouviez venir ils pourraient vite établir le lien sympathique entre vous et le grand nombre. Mais vous ne pouvez pas venir ! Voyez pourtant ! La députation c’est le rôle le plus important à prendre, et dans ces pays-ci vous seriez la tête et le cœur de tous. Songez que l’on trouvera aisément 7, 8 ou 9 hommes honnêtes et courageux par département, mais qu’un seul sera intelligent, et que l’ action ne sera bonne qu’autant que ces groupes agiront comme un seul homme sous la direction d’une tête forte et bien meublée. Dans ce pays-ci vous auriez cette autorité et vous l’auriez sans contestation, vu le personnel à moi bien connu des candidats. Sans vous, je vois se former un groupe excellent d’intentions, mais insuffisant par la pensée et la science, à la tâche qu’il doit remplir. Avec vous je vois une petite phalange manœuvrant dans la perfection. Répondez-moi si vous pouvez et si vous voulez. Je ne l’espère plus d’après tout ce que vous m’avez dit de vos occupations. Il faudra pourtant que vous alliez à St Quentin, mais moins vite et moins longtemps à la vérité, puisque vous y êtes personnellement connu. Ici, il faudrait se donner plus de peine, se faire connaître par un concours répété au journal que nous allons créer, par une tournée dans les cantons. Mais pesez bien pourtant cette considération : ici vous dominerez tous vos collègues et ils vous prêteront un appui qui décuplera la puissance de votre action à l’assemblée. Aurez-vous la même unité ailleurs ? N’y serez-vous pas associé à quelque bavard important qui ne vous suivra que de travers et rompra le faisceau à chaque instant sans utilité et sans but ? Il y aura beaucoup de ces avocassiers dans les provinces, coryphées de l’opposition bourgeoise de ces derniers temps, sans croyance raisonnée, sans idées mûries, véritables ergoteurs que la vanité poussera à se produire et qui jetteront la confusion dans tous les camps. L’Indre, Dieu merci, n’a pas de ces bavards sur les bras, et je vous y répondrais d’une influence sans bornes. On y aime la simplicité, la modestie, et je sais que vous y seriez vite adoré. De plus vous pousseriez, vous instruiriez ces paysans et ces ouvriers que nous allons chercher, car nous ne les avons pas sous la main encore. Mais il les faut, fussent-ils des hommes de paille, honnêtes et bien inspirés. Le Berry produit des hommes patients et purs, mais le génie ne marche pas dans nos sillons. Sous le rapport de l’intelligence, c’est le pays de l’égalité. C’est un bon pays, mais je vous le répète, il manque de soleil.

Répondez-moi, dites-moi de quel temps, de quelles semaines ou de quels jours vous pourriez disposer, et d’après votre réponse, nous saurons si l’affaire serait douteuse ou certaine, car tout dépend de vous, de votre présence parmi nous.

Je ne sais encore ce que je vais faire. Il y a tout à faire que je ne sais où m’y prendre. J’attends que mes amis organisent un journal à Paris, mais je ne me croiserai pas les bras jusque-là. Je ferai des brochures pour Paris et pour le Berry, en styles différents.

Répondez, mon ami, et vive la République dans tous les cas. C’est ce que nous pouvons nous dire de plus fraternel et de plus vivant.

À vous de cœur

George Sand

Nohant par La Châtre. Indre

Jeudi matin

Lettre de George Sand à Henri Martin, mars 1848

Mon ami, à peine arrivée, me voilà prise par l’organisation de notre république de province. J’ai tant à cœur mon cher Berry, que je voudrais n’avoir de devoirs à remplir que là. Je me hâte de chauffer tous ceux qui m’aiment. Que ne puis-je être auprès de tous à la fois ! Mais que la province ressemble peu à ce foyer sacré du peuple de Paris ! […] Ce qui nous manque absolument ce sont des initiateurs. […] Le miracle des masses en contact, ce grand mouvement divin qui se fait dans l’âme des hommes réunis par une action en commun, ne se fait pas sentir à distance. Il n’y a que l’enseignement, la prédication de la presse et de la parole qui puissent remédier à cette absence d’émotion, mais il faudrait un peu de temps et nous allons si vite ! Je suis d’avis de ceux qui voudraient que le gouvernement provisoire gardât un peu plus longtemps l’initiative afin que ses délégués eussent le temps d’agir et de convertir, à l’aide de leurs amis, cet esprit tiède et stupéfait des provinces.

Nous avons essayé de former hier un premier aperçu de la liste des 7 députés de l’Indre. J’ai fini par faire comprendre et adopter la nécessité de porter un candidat ouvrier et un candidat paysan. Cette pilule passe difficilement dans le gosier de la bourgeoisie, et pourtant c’est bien peu pour le peuple, deux députés sur sept ! Ce qu’ils craignent le plus c’est que le peuple lui-même ne refuse son adhésion à ces hommes pris dans son sein. Mais je crois qu’ils se trompent, que le peuple n’admire pas tant la bourgeoisie que la bourgeoisie ne l’imagine, habituée qu’elle est à commander et à représenter. Je crois que la contagion de Paris se fera bientôt sentir, et que le peuple aimera son droit quand on le lui fera connaître et apprécier. En tête de notre liste j’ai placé votre nom, et tous mes amis en sont fiers. […] La députation c’est le rôle le plus important à prendre, et dans ces pays-ci vous seriez la tête et le cœur de tous. Songez que l’on trouvera aisément 7, 8 ou 9 hommes honnêtes et courageux par département, mais qu’un seul sera intelligent, et que l’ action ne sera bonne qu’autant que ces groupes agiront comme un seul homme sous la direction d’une tête forte et bien meublée. […]

Répondez-moi, dites-moi de quel temps, de quelles semaines ou de quels jours vous pourriez disposer, et d’après votre réponse, nous saurons si l’affaire serait douteuse ou certaine, car tout dépend de vous, de votre présence parmi nous.

Je ne sais encore ce que je vais faire. Il y a tout à faire que je ne sais où m’y prendre. J’attends que mes amis organisent un journal à Paris, mais je ne me croiserai pas les bras jusque-là. Je ferai des brochures pour Paris et pour le Berry, en styles différents.

Répondez, mon ami, et vive la République dans tous les cas. C’est ce que nous pouvons nous dire de plus fraternel et de plus vivant.

À vous de cœur

George Sand

Nohant par La Châtre. Indre

Jeudi matini

i Si la lettre est bien datée de mars, il pourrait donc s’agit du 9 ou du 16 mars, période pendant laquelle elle est à Nohant.


Points d’attention pour une analyse :

  • Les éléments qui témoignent de l’engagement politique de George Sand en 1848.
  • Les différences entre Paris et la province pour l’autrice et ses objectifs.

Henri Martin, écrivain et historien républicain, s’est fait connaître sous la monarchie de Juillet par son Histoire de France, une vaste fresque nationale marquée par un esprit libéral et patriotique qui propose une lecture continue de l’histoire de France orientée vers l’avènement de la République. Après une tentative infructueuse en avril 1848 comme candidat dans l’Aisne, il sera finalement élu député en 1871, au début de la Troisième République. Élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques cette même année, il rejoindra l’Académie française en 1878, succédant à Adolphe Thiers.

En classe

Lettre de George Sand à Henri Martin, mars 1848

Mon ami, à peine arrivée, me voilà prise par l’organisation de notre république de province. J’ai tant à cœur mon cher Berry, que je voudrais n’avoir de devoirs à remplir que là. Je me hâte de chauffer tous ceux qui m’aiment. Que ne puis-je être auprès de tous à la fois ! Mais que la province ressemble peu à ce foyer sacré du peuple de Paris ! […] Ce qui nous manque absolument ce sont des initiateurs. […] Le miracle des masses en contact, ce grand mouvement divin qui se fait dans l’âme des hommes réunis par une action en commun, ne se fait pas sentir à distance. Il n’y a que l’enseignement, la prédication de la presse et de la parole qui puissent remédier à cette absence d’émotion, mais il faudrait un peu de temps et nous allons si vite ! Je suis d’avis de ceux qui voudraient que le gouvernement provisoire gardât un peu plus longtemps l’initiative afin que ses délégués eussent le temps d’agir et de convertir, à l’aide de leurs amis, cet esprit tiède et stupéfait des provinces.

Nous avons essayé de former hier un premier aperçu de la liste des 7 députés de l’Indre. J’ai fini par faire comprendre et adopter la nécessité de porter un candidat ouvrier et un candidat paysan. Cette pilule passe difficilement dans le gosier de la bourgeoisie, et pourtant c’est bien peu pour le peuple, deux députés sur sept ! Ce qu’ils craignent le plus c’est que le peuple lui-même ne refuse son adhésion à ces hommes pris dans son sein. Mais je crois qu’ils se trompent, que le peuple n’admire pas tant la bourgeoisie que la bourgeoisie ne l’imagine, habituée qu’elle est à commander et à représenter. Je crois que la contagion de Paris se fera bientôt sentir, et que le peuple aimera son droit quand on le lui fera connaître et apprécier. En tête de notre liste j’ai placé votre nom, et tous mes amis en sont fiers. […] La députation c’est le rôle le plus important à prendre, et dans ces pays-ci vous seriez la tête et le cœur de tous. Songez que l’on trouvera aisément 7, 8 ou 9 hommes honnêtes et courageux par département, mais qu’un seul sera intelligent, et que l’ action ne sera bonne qu’autant que ces groupes agiront comme un seul homme sous la direction d’une tête forte et bien meublée. […]

Répondez-moi, dites-moi de quel temps, de quelles semaines ou de quels jours vous pourriez disposer, et d’après votre réponse, nous saurons si l’affaire serait douteuse ou certaine, car tout dépend de vous, de votre présence parmi nous.

Je ne sais encore ce que je vais faire. Il y a tout à faire que je ne sais où m’y prendre. J’attends que mes amis organisent un journal à Paris, mais je ne me croiserai pas les bras jusque-là. Je ferai des brochures pour Paris et pour le Berry, en styles différents.

Répondez, mon ami, et vive la République dans tous les cas. C’est ce que nous pouvons nous dire de plus fraternel et de plus vivant.

À vous de cœur

George Sand

Nohant par La Châtre. Indre

Jeudi matini

i Si la lettre est bien datée de mars, il pourrait donc s’agit du 9 ou du 16 mars, période pendant laquelle elle est à Nohant.


Points d’attention pour une analyse :

  • Les éléments qui témoignent de l’engagement politique de George Sand en 1848.
  • Les différences entre Paris et la province pour l’autrice et ses objectifs.

Repères et compléments

Henri Martin, écrivain et historien républicain, s’est fait connaître sous la monarchie de Juillet par son Histoire de France, une vaste fresque nationale marquée par un esprit libéral et patriotique qui propose une lecture continue de l’histoire de France orientée vers l’avènement de la République. Après une tentative infructueuse en avril 1848 comme candidat dans l’Aisne, il sera finalement élu député en 1871, au début de la Troisième République. Élu membre de l’Académie des sciences morales et politiques cette même année, il rejoindra l’Académie française en 1878, succédant à Adolphe Thiers.