GEORGE SAND une femme libre face à son siècle

| Article « La politique et le socialisme, 2 »

| Novembre 1844

Présentation

Transcription

L’Éclaireur de l’Indre est un journal fondé par George Sand en 1844. Dès le premier numéro, paru le 14 septembre, elle précise qu’il ne s’agira pas de son « organe personnel ». Elle n’exclut toutefois pas la possibilité d’y exprimer, à l’occasion, « un jugement, un sentiment, un vœu ». Ce journal, destiné aux départements de l’Indre, du Cher et de la Creuse, paraît chaque samedi, et l’abonnement annuel est fixé à 15 francs.

Le manuscrit présenté ici est le brouillon rédigé de la main de George Sand pour un article publié en première page du onzième numéro, daté du 23 novembre 1844. Il constitue la seconde partie d’une réflexion sur la politique et le socialisme, amorcée dans le numéro précédent. Ce texte sera par la suite repris dans le recueil George Sand, Questions politiques et sociales, publié chez Calmann Lévy en 1879 (pages 63 à 92).

2 La politique et le socialisme

Les politiques s’intitulent volontiers hommes d’action et de dévouement. Les socialistes souffrent qu’on les traite de rêveurs et d’utopistes, parce que les gens bien élevés les appellent philosophes. Certes parmi les uns et les autres, il en est de bien nobles et de bien éminents qui méritent ces titres honorables. Mais nous autres, écoliers ou soldats, irons-nous nous quereller pour des titres qui n’appartiennent qu’aux chefs et aux maîtres ? Contentons-nous modestement de nous dire que nous ne sommes pas placés au même point de vue, et tâchons de tourner ensemble nos regards vers cet horizon, derrière lequel il n’y a qu’un même soleil pour nous tous.

Et d’abord cherchons un peu dans le passé, dans un passé bien près de nous, et que nous continuons peut-être sans le bien connaître. La querelle des socialistes et des politiques n’est pas nouvelle. Toujours, sous d’autres noms, vingt fois changés, ces deux types de méditation et d’activité se sont partagé l’action historique du progrès. Tous deux ont été nécessaires, mais le grand mal c’est qu’ils n’aient pu être utiles en même temps et dans le même but. Vers la fin de la monarchie du siècle dernier on les vit s’agiter dans le sein de l’assemblée constituante. Leurs débats ne furent pas troublés par l’amertume et l’ironie ; mais nous allons montrer comme quoi ils ne purent s’entendre sur le fond des idées.

Il y a un grand enseignement à tirer de ces discussions qui précédèrent la fameuse Déclaration des droits de l’homme sur laquelle sont fondées encore les plus importantes de nos institutions. Il ne faut pas oublier que cet essai de constitution sociale, comme toute la révolution française, a été fait au nom de la philosophie. Tout ce qui avait la haine du vieux despotisme, tout ce qui portait un cœur ardent et jeune dans ces luttes, tout ce qui s’honorait du titre de patriote, se glorifiait d’être adepte de la philosophie de son siècle. Il est donc fort étrange que les gardiens des principes républicains, le parti politique qui se fait honneur de continuer les idées de réforme sociale de la Révolution, raille la philosophie de nos jours, et repousse avec amertume ou dédain toute solidarité1 avec de nouvelles recherches philosophiques sur les droits et les devoirs de l’homme. L’assemblée constituante comptait parmi ses membres de tous les ordres et de toutes les opinions, outre une foule de philosophes (le mot était littéralement devenu synonyme de patriote), plusieurs métaphysiciens d’une certaine force, qui, dans la discussion des principes constitutifs de la société, se faisaient religieusement écouter. Syeyès2 était l’oracle d’un parti, de Crenières3 excitait des mouvements d’enthousiasme en parlant avec gravité sur des distinctions abstraites, quelques membres du haut clergé trouvaient par instants dans les inspirations du vrai christianisme, des aperçus de philosophie plus profonds que ceux de Voltaire et de Rousseau lui-même. Mirabeau s’efforçait d’écarter la métaphysique de la discussion, et, dans ses motifs d’exclusion, il montrait une capacité métaphysique. Enfin, ce qu’il y avait de plus solide et de plus instruit dans l’assemblée était tellement pénétré de la nécessité d’une science philosophique et d’une religion socialiste, ou en comprenait si bien l’importance, qu’en dépit des événements qui se pressaient et des périls qui menaçaient, en dépit de l’urgence où l’on se trouvait de constituer une législation qui contînt l’effervescence de la nation et répondît à ses besoins, en dépit de la fièvre politique et de l’enthousiasme des sentiments révolutionnaires, on passa tout un mois (un mois, qui, dans de telles circonstances, représente peut-être plus qu’une année dans des temps de calme), à élaborer péniblement et patiemment quelques principes.

La Déclaration des droits, monument immortel de science politique, si l’on considère les difficultés de l’œuvre et sa date, n’a qu’une faible valeur relative si on y cherche la solution du problème social dont la tentative a produit la Révolution. Certains projets présentés à l’assemblée par des comités ou par des individus furent préférables comme pétition de principes ; mais ils ne répondaient pas aux nécessités du moment, et, en vertu de transactions dérisoires et monstrueuses par elles-mêmes, mais politiquement nécessaires, les articles discutés arrivèrent à n’exprimer que les vœux, les intérêts et les croyances de la Bourgeoisie : c’est-à-dire des ambitions légitimées par les abus du privilège. On y voit percer en plus une certaine religion vague et inféconde appelée le Déisme, au-dessus de laquelle le siècle de Voltaire ne pouvait pas s’élever, mais qui était un progrès sur cette philosophie chrétienne qui depuis des siècles faisait fausse route et succombait fatalement.

La grande erreur qui présida à la formulation des droits de l’homme ne porta pas seulement comme l’ont pensé des esprits éminents, sur une mauvaise et fausse distinction des droits et des devoirs, mais sur l’absence totale de la notion de solidarité entre les hommes. En vain les métaphysiciens et les esprits religieux de l’assemblée voulaient-ils éclairer la discussion en plaçant les devoirs au-dessus des droits, même en proclamant cette vérité incontestable que tout droit est le résultat d’un devoir. Ils en concluaient que la déclaration des devoirs devait précéder celle des droits. C’était toute une religion à faire, toute une doctrine à formuler. L’assemblée recula, effrayée devant une tâche qu’elle avait crue facile au début, alors que ses politiques disaient comme ceux d’aujourd’hui : Rien de plus simple que de réduire la doctrine sociale à un petit nombre de principes qui sont écrits dans le cœur de l’homme et qu’il n’a pas besoin d’étudier pour en être pénétré. Nous savons tous ce que nous croyons et ce qu’il faut croire, et ce que croient tous les hommes ; nous n’avons pas besoin qu’on nous l’enseigne et nous n’avons que faire de l’enseigner.

Voilà ce qu’ils disaient textuellement, ces hommes pressés d’agir ; et pourtant lorsqu’il fut question, tout en laissant les devoirs4 à l’écart, de formuler les droits de tous, ils se trouvèrent si embarrassés qu’ils faillirent abandonner la déclaration des principes et passer aux articles de la réforme législative sans l’appuyer sur aucune base. Ils l’auraient fait, s’ils n’eussent senti qu’il leur fallait, pour tracer de nouvelles lois, s’appuyer eux-mêmes sur un droit quelconque. Ils ne pouvaient alléguer ceux qu’ils tenaient de leurs commettants sans spécifier aussitôt ceux de la nation, et ils furent ainsi ramenés forcément à établir et à proclamer les droits de l’homme.

Or, ils réussirent à fonder le droit du tiers état à exercer le pouvoir ; mais, quant à fonder le droit humain dans la société, ils écrivirent sur le sable. Ils élevèrent leur ordre au rang de caste privilégiée, mais les droits de tous ils ne purent les établir, ils ne les connurent pas.

C’est qu’ils partaient, ainsi que nous l’avons dit, d’une idée fausse. Partisans de la priorité des devoirs, partisans de la priorité des droits, tous étaient imbus de l’erreur du siècle, l’individualisme. Les ecclésiastiques les plus éclairés et les plus vertueux, comme les métaphysiciens les plus abstraits, comme les disciples de Jean-Jacques, de Montesquieu et de Voltaire, comme les athées enfin, car il y en avait aussi dans l’assemblée, avaient perdu le sens de cette notion de solidarité que la philosophie chrétienne avait admirablement présentée jadis sous le nom de fraternité. La Révolution adopta donc ce mot de fraternité sans le comprendre, comme elle adopta celui d’égalité et celui même de liberté sans les approfondir.

En effet, la philosophie du 18ème siècle, admirable sous tant de rapports, incomplète et superficielle à tant d’autres égards, procédait du préjugé d’un état de nature, où l’homme ne vivant point en société n’aurait eu que des droits et point de devoirs. Les utopies de Jean-Jacques Rousseau sur cet état de bonheur et d’innocence, ses aspirations romanesques vers la forêt primitive, avaient pénétré beaucoup d’esprits.

Les âmes sensibles comme on disait alors, détournaient comme lui leurs regards de cette société infâme où elles vivaient, pour se forger un idéal de félicité à jamais perdue, à jamais regrettable. Ceux-là regardaient la société comme un mal, et contraints à le subir, ils disaient : « L’homme isolé est naturellement bon. Il a tous les droits et ne peut en abuser. Mais l’homme rangé sous les lois de la société est méchant. Il faut que la loi l’enchaîne et paralyse les affreux instincts qui se sont développés en lui au contact de ses semblables. »

La philosophie de Voltaire n’avait pas même creusé si avant. Plus amère et plus positive, elle censurait la triste réalité des choses fugitives sans se préoccuper de la vérité éternelle et divine. « L’homme, disait-elle, est un méchant et sot animal. Enchaînons-le de peur qu’il ne morde. Écrasons ses infâmes préjugés, et tâchons de l’amener à la tolérance, c’est-à-dire, en résultat, à une telle indifférence religieuse, que l’absence de tout principe le mette hors d’état de nuire par le fanatisme ; il n’y a pas de milieu pour lui. » La pensée de Voltaire s’était quelquefois élevée plus haut, mais son école n’avait gardé de sa critique que ce fruit sans saveur et cette conclusion sans idéal et sans amour. Ceux-là furent exclusivement politiques dans la conception des droits et des devoirs, comme les adeptes de Rousseau le furent aussi par méfiance et par crainte de la nature humaine corrompue.

Il n’est pas besoin de dire ce que les orthodoxes catholiques pensaient de l’homme, de son origine, de sa chute, de son passage expiatoire sur la terre, de la résignation au malheur ici-bas, sur la vertu par laquelle il peut se racheter, enfin des droits de saint Pierre et de César sur la vie éternelle et temporelle. Les meilleurs parmi ces croyants, voyaient partout la nécessité d’un frein pour l’homme, le droit conféré au prêtre, et au monarque soumis au prêtre, de commander aux âmes et aux corps, le devoir du fidèle et du sujet consistant à se soumettre, à se priver et à s’abstenir.

Ces diverses opinions transigèrent pour formuler l’étrange paradoxe d’un droit de nature proclamé, mais aussitôt restreint par l’énonciation5 d’un devoir social opposé directement au droit naturel. Mirabeau6 qui résumait cavalièrement le droit et le devoir de l’homme, par l’instinct de la conservation de son être, mettait cependant la bride et le veto à chaque instinct conservateur de l’être, en aidant avec habileté à consacrer l’esclavage et la misère de ce peuple qu’on prétendait affranchir. Un député avait proposé de petits moyens pour détruire la misère. Ces moyens étaient insuffisants ; mais du moins il avait senti et démontré qu’affranchir le peuple de son antique tutelle par des formules n’était que le préliminaire des mesures qu’on devait prendre pour l’affranchir par des faits7. On avait passé à l’ordre du jour. On ne pouvait pas, on voulait encore moins, à une pareille époque, fouiller à la racine du mal.

Il résulta de cette fausse doctrine de l’individualisme, que la Déclaration porta uniquement sur les droits de ceux qui possèdent, et sur les devoirs de ceux qui ne possèdent pas. Le sauve qui peut général fut proclamé, nous en recueillons les fruits.

Si les esprits eussent été imbus de cette vérité que l’homme est né solidaire de l’humanité tout entière, ils eussent été préparés à concevoir et à formuler le plan d’une société plus juste et plus humaine. La solution du problème de l’égalité ne fût pas restée à l’état d’énigme, et nous ne chercherions peut-être plus aujourd’hui avec angoisse et terreur le moyen d’en triompher. Mais les idées ne s’improvisent pas, elles ont une marche bien lente, et il ne sert de rien de s’indigner de cette lenteur !

L’homme n’a pas été créé, dans les fins divines, pour vivre seul, encore moins pour vivre en lutte avec ses semblables. Le temps où il a pu exister sans notion d’association, n’a dû être qu’un âge d’enfance et de nullité où l’on peut dire que la création de son être n’était pas achevée et qu’il ne différait des animaux que par le germe de perfectibilité caché et endormi dans son sein. Il n’y a point eu d’âge d’or dans la forêt primitive de Rousseau, si l’homme n’y vivait pas dans une solidarité complète avec ses frères. L’homme n’est ni bon ni méchant dans les conditions de l’isolement, il n’existe pas à l’état d’homme. Si le premier contact avec ses semblables a créé la lutte, elle lui a, du moins, enseigné la notion du bien et du mal. L’état de nature, tel qu’on l’entendait au 18ème siècle, est donc un état de barbarie, et, dans cette condition, l’homme n’a ni droits ni devoirs, à moins qu’on ne veuille avec Mirabeau8 appeler un droit l’instinct conservatif de l’être, l’art de manger, de dormir et de fuir le péril. Avec une conception fausse et romanesque de cet état sauvage on arrive à supprimer ou à restreindre tous les prétendus droits naturels, et à considérer comme un brigand l’homme qui demande du pain. En admettant que l’homme est solidaire de l’homme, on ne peut plus avoir d’autre pensée que celle de détruire l’horrible inégalité du fait social, et dès lors les droits et les devoirs sont identiques. La déclaration des uns ne doit ni suivre ni précéder celle des autres. Donner et recevoir, jouir et travailler, produire et consommer, servir et commander, demander et accorder, aimer et être aimé, respecter et inspirer le respect, sont des actes simultanés de la vie individuelle et générale, qui n’admettent ni division ni distinction dans la formule métaphysique.

Mais ce serait là l’œuvre d’un siècle de philosophie, et si cette doctrine n’a pas pénétré les âmes, toute révolution est inutile, tout effort est avorté en se produisant. Que les politiques ne disent donc plus que la philosophie, ou ce qu’ils appellent socialisme, est une pierre d’achoppement pour les paresseux et les timides. Qu’ils ne disent plus que la recherche de la vérité est une vaine contemplation, et qu’on perd à méditer le temps où l’on devrait agir. Qu’ils regardent l’œuvre immense, héroïque et terrible de nos pères dans ses erreurs, dans ses excès et dans ses résultats, et qu’ils ne renchérissent pas sur l’erreur du passé, en s’aveuglant sur le but principal qu’ils ont à poursuivre. Nos pères ne repoussaient pas la recherche d’une vérité sociale ; ils ne l’ont pas trouvée, mais pour l’avoir seulement désirée, ils ont eu au moins la grandeur et la force. Si nous ne désirons pas même de connaître nos droits et nos devoirs, nous resterons dans cet état funeste de division avec nous-mêmes, où nous ne remplirions pas les uns et ne jouirions pas des autres.

George Sand

La suite au prochain n°.

1 George Sand a remplacé « complicité » par « solidarité ».

2 Emmanuel-Joseph Sieyès, souvent appelé « l’abbé Sieyès ».

3 Jean-Baptiste Crenières.

4 George Sand a remplacé « principes » par « devoirs ».

5 Dans la version publiée, « l’énonciation » est remplacée par « renonciation ».

6 Dans la version publiée, « Mirabeau » est remplacé par « Ceux qui ».

7 George Sand a remplacé « de l’esclavage de sa misère » par « par des faits ».

8 Dans la version publiée, « avec Mirabeau » est supprimé.


Points d’attention pour une analyse :

  • Les critiques formulées par l’autrice à l’égard de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen.
  • Replacer les idées de George Sand dans les débats politiques et sociaux de l’époque.

« La politique et le socialisme, II »

George Sand, dans LÉclaireur, 23 novembre 1844.

En classe


Points d’attention pour une analyse :

  • Les critiques formulées par l’autrice à l’égard de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen.
  • Replacer les idées de George Sand dans les débats politiques et sociaux de l’époque.

Repères et compléments

« La politique et le socialisme, II »

George Sand, dans LÉclaireur, 23 novembre 1844.