« admirable conception du prince de nos romanciers »
Le Temps, 30 mars 1838
L’histoire
Situé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Mauprat met en scène un monde en transition, pris dans les bouleversements sociaux et les préoccupations philosophiques et politiques d’une période tiraillée entre les vestiges du monde féodal et les idéaux des Lumières. Le roman retrace l’itinéraire de Bernard Mauprat, dernier descendant d’une famille noble du Berry. Élevé parmi des oncles violents et hors-la-loi , il est confronté à un choix déterminant lorsqu’Edmée, sa jeune cousine instruite et indépendante, est faite prisonnière et livrée à lui par ses oncles. Bernard renonce à abuser d’elle, choix inaugural d’un long processus de transformation morale. Sous l’influence d’Edmée, et par amour pour elle, il entreprend de se réformer, de s’éduquer et de devenir un homme juste. À travers ce parcours initiatique, George Sand interroge la possibilité d’un progrès individuel et collectif, en plaçant au cœur de l’intrigue les enjeux de l’éducation, de l’émancipation du peuple et des femmes, et du progrès social.
L’écriture
L’histoire du texte illustre les conditions concrètes de la production de romans au XIXe siècle avec les contraintes liées à l’édition. George Sand entame Mauprat en 1835 à Nohant, d’abord sous la forme d’une nouvelle. Elle en interrompt l’écriture en avril 1835 avant de la reprendre en janvier 1837, sous la pression de François Buloz, directeur de la Revue des Deux Mondes, où le roman doit paraître.
Le contexte personnel et politique influence fortement son écriture : rupture avec Alfred de Musset, rencontre avec Félicité de Lamennais, Michel de Bourges et Pierre Leroux, procès des canuts à Lyon et procès en séparation d’avec son mari.
L’édition
Le roman paraît d’abord en quatre parties dans la Revue des Deux Mondes entre le 1er avril et le 1er juillet 1837. La correspondance de George Sand montre bien comment, pressée par Buloz, elle peine à tenir le rythme des livraisons pour la Revue. Le texte est repris à l’identique dans une édition en deux volumes in-8 chez Felix Bonnaire, mise en vente à partir du 7 août 1837.
En 1852, une nouvelle édition paraît chez Hetzel, éditeur républicain, dans un format économique visant les classes populaires. Elle comporte une préface et une nouvelle conclusion : Bernard y développe la morale de son histoire. Cette édition témoigne de la foi persistante de Sand, malgré les désillusions de 1848, en l’éducation du peuple comme levier d’émancipation.
Céleste Motte, Mauprat, lithographie d’après Eugène et Achille Devéria (v. 1837-1856). Bibliothèque de l’Institut, Objet Lov 152, f. 21.
La réception
À sa parution, Mauprat rencontre un succès notable et est le sujet des discussions de l’été 1837. Il est perçu à sa sortie comme l’emblème du romanesque et, avec quelques années de recul, du romantisme.
Toutefois, certains critiques y perçoivent un assagissement des thèses sandiennes, notamment sur la question du mariage. Néanmoins, le roman est mis à l’Index, le 30 mars 1841, avec d’autres romans de George Sand, pour motifs d’anticléricalisme, de manquement à la foi jurée et d’apologie du suicide.
Au fil du siècle, l’appréciation de l’esthétique de Mauprat se polarise selon les convictions politiques : loué par les sympathisants des idées sociales de George Sand, il est dénigré par ses détracteurs.
L’adaptation au théâtre
Tout au long de sa carrière, George Sand a cultivé des liens avec le théâtre. Mauprat fait partie, après François le Champi, des romans qu’elle a adaptés elle-même pour la scène. Elle considère cette autoadaptation comme une « seconde création », comme elle l’affirme dans la préface de l’édition de Charlieu (1853).
Si certains épisodes majeurs du roman sont omis (l’éducation de Bernard, son séjour américain, le procès final), la pièce éclaire en retour des zones d’ombre du récit originel, en donnant voix à des aspects parfois tus par le narrateur. Cette version dramatique devient un outil intéressant pour interroger les silences et les choix de focalisation du roman.