Frédéric Chopin naît le 1er mars 1810, dans le village de Zelazowa Wola, en Pologne, d’une mère polonaise et d’un père français. Enfant prodige, en grande partie autodidacte, il est très tôt adulé par l’aristocratie et applaudi à Berlin, Prague et Vienne. Il arrive à Paris en 1831 où les salons se l’arrachent.
À partir de 1838, Chopin et George Sand se fréquentent ils se retrouvent aussi bien dans les soirées mondaines qu’en tête-à-tête et, durant l’été, deviennent inséparables, au grand dam de Mallefille1, ancien amant de l’écrivaine. La jalousie de ce dernier, la toux inquiétante2 de Chopin – à qui le médecin conseille un séjour sous un climat méridional –, ainsi que les éloges des Marliani sur Majorque, où la vie est moins coûteuse qu’en Italie, finissent par la convaincre de partir.
George Sand quitte Paris le 18 octobre pour Perpignan, accompagnée de Maurice, de Solange et d’une domestique ; Chopin les y rejoint. Ils s’embarquent ensuite pour Barcelone, puis, le 7 novembre 1838, à bord du Mallorquín, à destination de Majorque. N’ayant pas pris soin de retenir un logement, ils découvrent Palma envahie de réfugiés espagnols fuyant la guerre civile et doivent s’installer dans une pension de famille située dans un quartier que George Sand juge « mal famé ». Une semaine plus tard, ils louent la villa So’n Vent (« Maison du vent »), dans le village d’Establiments, à huit kilomètres de Palma.
Les premiers temps sont heureux. George Sand loue, en prévision de l’été, à une dizaine de kilomètres de là, trois cellules et un jardin dans un monastère abandonné, la Chartreuse de Valldemosa. Mais la saison des pluies commence ; Chopin souffre particulièrement dans cette maison humide et dépourvue de cheminée, et la crainte de la contagion suscite l’hostilité de la population. Expulsés, ils regagnent Palma puis Valldemosa. George cuisine, écrit, instruit ses enfants, administre un foyer dont elle supporte seule les dépenses et soigne Chopin, dont la santé ne cesse de se dégrader.
Le fiasco de l’aventure majorquine s’achève au début de l’année 1839 : le 24 février, ils arrivent à Marseille, Chopin au plus mal, George Sand accablée par soixante-dix mille francs de dettes – elle ne cesse alors d’écrire à Buloz pour solliciter avances et paiements. Ils rentrent finalement à Nohant le 1er juin.
Le projet initial était de séjourner au moins six mois sur l’île ; l’expérience déçoit les attentes des voyageurs. George Sand n’avait pas mesuré la gravité de la maladie de Chopin ni, l’ampleur de la tâche qui lui incomberait pour assurer seule la survie matérielle du groupe. Elle se retrouve donc dans un profond isolement moral, accentué par l’hostilité de la population. Le récit de voyage s’en ressent : il prend la forme d’un recueil d’observations et de comparaisons culturelles entre les mentalités françaises et espagnoles, notamment en matière de soins médicaux, et met en lumière l’écart considérable qu’elle perçoit entre les valeurs traditionnelles des Majorquins et sa propre conception du monde. Sand diffère la rédaction afin d’éviter un texte trop empreint de rancœur ; néanmoins, sa parution en feuilleton, sous le titre Un hiver au Midi de l’Europe, dans la Revue des Deux Mondes des 15 janvier, 15 février et 15 mars 1841, suscite la colère des Majorquins. Le journal La Palma, le 5 mai 1841, qualifie ainsi l’autrice d’« écrivain immoral ».
La bibliothèque Mazarine conserve le manuscrit du troisième article, celui du 15 mars. On y perçoit encore une vive rancune à l’égard des Majorquins ; cependant, George Sand manifeste aussi des scrupules à l’égard de sa première version et en atténue les passages les plus virulents. Elle modère également son anticléricalisme, corrige certaines inexactitudes, supprime des termes trop érudits. Le texte, d’abord rédigé à bâtons rompus, est ainsi progressivement retravaillé, par des corrections portées sur le manuscrit puis sur les épreuves.
1 Félicien Mallefille (1813-1868), journaliste, romancier et dramaturge d’origine mauricienne, protégé de Marie d’Agoult, il rencontra George Sand à l’été 1837 et devint précepteur de Maurice. Il s’éprit de George Sand dont il devint l’amant.
2 Ce sont les début de la tuberculose.